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 [nouvelle]L'homme vieux

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Tripoda
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MessageSujet: [nouvelle]L'homme vieux   Jeu 23 Jan - 22:13

Ce texte a été écrit pour le concours d'écriture annuel de ma fac. Thème cette année: 2042, demain la Terre ne sera plus. Je serais content d'avoir des critiques précises et constructives à son sujet, parce qu'on a beau ne pas être des littéraires, je me doute qu'il y aura quelques pointures parmi mes adversaires. En particulier, je voudrais être sûr de ne pas m'être trop éloigné du thème, parce qu'ils sont apparemment assez à cheval là-dessus dans le jury. Dites-le moi aussi si ça semble chiant à lire, ça peut passer pour constructif. Et puis même si vous m'aidez pas, ça vous fera un peu de lecture, ça fait pas de mal.
PS: les inscriptions seront fermées le 14 février. Si vous pensiez lire juste pour me donner un coup de main, inutile de le faire après cette date.

EDITH: je viens d'envoyer mon "manuscrit". J'aurais pu attendre plus, mais bon.


L'homme vieux

On nous avait promis des horizons dorés, dorés ou tachés de suie; la réussite ou l'échec d'un même système conduisant à l'un ou à l'autre. Nous ne vîmes arriver aucun des deux, et nous avons cessé d'attendre. L'espèce même, en vérité, est bien lasse, et s'est laissée aller à un doux recul.
Nous avons cessé de tondre nos pelouses, de tailler nos haies; nous avons cessé de lire, d'apprendre et de faire, et nous avons cessé de construire. Notre volonté s'était érodée, et nous reposions désormais sur des acquis en déclin.
Puis, comme si ça ne suffisait pas, nous fûmes las de nous reproduire. Nos lits eux-mêmes nous rebutaient, préférant la douce-amère contemplation de nos choses qui s'effritent. Les couples vivaient silencieux, immobiles et enlacés dans une douceur à froid, partageant un pâle sourire, pleins de bonheur, et de suffisance. Les dernières romances furent sans parole et sans acte.
Enfin nous avons cessé de vivre. Nous avons quitté les cités maintenant décrépites, marchant sereinement sur les routes désertes, vers là où l'errance nous conduirait. Nous ne laissions rien alors, ou rien de regrettable.

Dès avant nous savions combien l'asphalte était douce à l'esprit, quand on pouvait la parcourir à pied. Quand les véhicules ont cessé de circuler en leur centre, les rues nous avaient de suite parues plus larges et plus nettes. Combien était belle, lorsqu'elle était vide, cette surface dure et lisse, improbable vestige d'une improbable époque, et comme nous triomphions d'aller ainsi par le milieu d'une voie autrefois impraticable...  Nous mesurions alors toute l'ampleur de notre satisfaction: notre ennui avait eu raison de toutes les choses anciennes, et à présent nous découvrions émerveillés un monde nouveau pour se blottir et s'éteindre.
La lassitude nous était douce, en effet. En somme nous étions vieux; l'ennui était pour nous devenu un mode de vie. Mais le monde lui-même et toute chose en lui étaient vieux et las, comptant les jours qui les séparaient de leur terme.


Et nous sommes, donc, quelques groupes errants, mélancoliques et fascinés, qui progressent en rang de loup : pieds dans la boue, tête parmi les ronces, regard nulle part. Nous ne parlons pas, ou à peine le minimum : nous en faisons si peu, et avec tant de détermination, qu'aucun écart ne s'avère nécessaire. La journée on marche, et on chasse ; et, la nuit, on mange dans le noir et on dort tout son soûl. En somme, il ne nous fallait rien d'autre que cette retraite spartiate, et quelques souvenirs du vieux temps restaient à ceux d'entre nous qui ne dormaient pas encore.

Nombre d'artefacts infonctionnels, tels ce boîtier noir. Il n'est plus guère qu'un poids mort, mais son intérêt dépasse les basses considérations utilitaires : à l'intérieur, un jeu de lames vertes striées de bandes cuivrées, des filaments de couleur, des cercles métalliques, font songer que la chose est précieuse – de par son obscure complexité, et de par sa rareté.
Puis, on trouve des instruments plus simples, moins mystérieux, et qui accomplissent encore et toujours une fonction depuis longtemps mise au ban et, de fait, oubliée.
Ainsi de cet ermite qui possède une relique dont la notoriété dépasse de beaucoup celle des autres: un disque de verre et de métal, produisant un son cadencé, maintenu au bras par une lanière de cuir. Il l'appelle sa berceuse, et l'écoute chaque fois que possible: car il n'ignore pas que le mouvement ne sera pas éternel. En effet, un vague érudit était un jour parvenu à déchiffrer: Dix ans de batterie. Et, depuis que l'échéance lui était connue, il attendait, inquiet, que la prophétie se réalise; et il ne comptait plus perdre une miette du son apaisant de l'appareil. Il lui donne honneur et prestance, et il dispose d'une place de choix dans la meute: il marche au milieu du rang, protégé entre un dos et une face, sans avoir à choisir où aller, ni à maintenir le rythme pour ne pas se faire distancer.
Incapable de voir qu'elle s'endort, molle et apathique, la colonne trace sa route à l'aveugle en ramassant tant bien que mal sa subsistance sur le chemin. Et au milieu, l'oisif avec son appareil rythme l'ensemble.


La nuit après le repas, il s'assoupit, et le tempo offert par la chose finit par lui échapper. Il rêve d'une cabane abandonnée sur un sol de mousse, sale mais non vraiment rustique. Tout autour s'étend un fourré épais. Les murs blancs sont de plâtre et s'effritent, et une humeur noire s'échappe des jointures. La porte est ouverte sur une profondeur insondable ; les fenêtres sont opaques. Il se tient donc devant, immobile et indécis, attendant stoïquement la fin du rêve ; car tout du long, un désir pressant de rejoindre l'intérieur l'étreint et l'étouffe. Mais il hésite avec douleur, car une part de son être est contre l'idée. Il a peur.
Il se réveille avec un vague trouble, car dès lors qu'il reprend conscience le bruit parasite lui revient avec force. Alors, il s'empresse de le placer auprès de son oreille et se remet en phase. Puis, il réveille les autres et la marche reprend.

Depuis quelques jours il est pris d'une angoisse sourde et mutique, car la cadence semble vaguement ralentir. De toute la troupe, il est bien le seul à s'en inquiéter – ou peut-être est-il le seul à l'avoir perçu, car ces gens ne parlent pas de leurs problèmes, ou à peine le minimum.
Or donc comme ils errent au hasard parmi les herbes, toujours conduits par l'homme un peu freiné, ils croisent un sorcier. C'est un personnage vieux et fatigué, arrêté depuis un moment sur le bord de la route, laissé aux soins des passants ; en échange de quelques restes que son infirmité lui interdit d'aller quérir par lui-même, l'ancêtre raconte monts et merveilles sur les temps passés et offre un peu de sa connaissance sur les reliques. Car il est de ceux qui parlent encore, et rappelle par mots aux joies d'une époque abandonnée.
Alors notre homme le questionne au sujet de sa berceuse. Il lui présente, fier mais inquiet ; le sorcier sourit à la vue de l'appareil en découvrant une bouche édentée. Il gratte son crâne chauve d'un air vide et marque un arrêt en semblant se perdre dans un monceau de souvenirs anciens. L'autre pense, prédit ou tente de prédire la réponse ; à la réflexion, cela lui semble assez évident. Mais il attend au fond de lui qu'on lui affirme l'inverse, car c'est une fin trop triste.
Il fixe le sorcier avec toujours plus d'insistance, sans rien voir poindre sur sa face parcheminée. Comme l'attente se fait longue, l'impatience le saisit et il se risque à le presser d'un geste. L'autre sort de ses rêves, très légèrement crispé, lève les deux mains, puis lance :

« Elle est au bout. Elle vous a fait marcher longtemps, vous et les autres, mais sa vie s'étiole ! La fin est proche. »

L'échéance est tombée et saisit douloureusement les gens du groupe – particulièrement l'homme à la berceuse, qui y perd d'un coup son repère, sa prestance et sa place de choix. Ils sont arrivés au bout d'une époque et avanceront bientôt plus que jamais dans le noir. Demain, le temps ne sera plus.

Le propriétaire déglutit avec angoisse et demande conseil. Le vieux répond sans hésitation.

« Vous comptiez un pas entre chaque coup, à présent comptez-en plusieurs si vous voulez arriver à temps. Courez ! »

Le vieillard se met à rire, tandis que la troupe offusquée reprend sa route. On s'éloigne un peu, préférant par fierté ne pas être surpris, puis l'homme frappé d'horreur tente vainement d'appliquer le conseil du sage : deux temps, deux pas entre tic et tac, ça sonne faux, ce n'est pas naturel. Tout le groupe sent ce rythme boiteux et instable, et de fait, certains d'entre eux boitent déjà. On essaye trois temps. Quatre peut-être ? Il y en a qui tombent, et les autres s'essoufflent.


C'est harassés que les gens achèvent le jour. Ils s'écrasent mollement dans un trou d'herbe abrité, et se jettent des regards déconfits ou résolus, car on arrivait là à la fin d'un monde. Le repas est maigre, ils ont trop couru pour en ramasser suffisamment. On s'endort sans quiétude, rêvant aux lendemains noirs en espérant peut-être n'avoir pas à les vivre.

L'autre est le dernier à partir. Hors le temps, il est de retour là où il se rend chaque nuit ; cette routine lui permettra de passer, pense-t-il, une nuit paisible. L'édifice est toujours là, flottant et intrusif au milieu de la clairière, avec sa porte ouverte et ses fenêtres opaques. Il retrouve l'angoisse habituelle d'aller voir de plus près de quoi il retourne et cela le rassure.
Finalement, chose peu commune, il se rapproche. L'air autour était frais et immobile, avec une odeur d'humus ; près de la porte, un courant faible mais sensible charrie le parfum d'années de poussière sèche. L'angoisse monte puissamment, et le rêveur sent battre sa poitrine avec force face à cette vision plus prenante que d'usage.
C'est une autre cadence qui lui vient en rêve : non vraiment plus pressée, en tout cas plus forte et plus insistante ; et pour l'heure, plus régulière et plus naturelle que celle donnée par la berceuse mourante. Un pas lourd et cadencé sonne sur le plancher humide, se rapproche de la porte, et s'ajoute aux battements de son cœur qui deviennent d'autant plus douloureux ; ou bien ce n'est que son cœur qui se projette dans l'édifice.


Le matin.
Ils semblent tous déçus de leurs rêves, ou du moins de ce qui les attendait au bout : le réveil, et constater que les soucis de la veille n'ont pas pris la fuite pendant la nuit. Même, certains manifestent intelligemment quelques signes de lassitude en voyant l'autre s'assurant que son fétiche est toujours en vie. Tous ne se lèvent pas lorsqu'il entreprend de poursuivre la marche. Il part sans les voir.

N'en demeure qu'une poignée qui court à sa suite, car il a pris la tête. La berceuse est maintenue fermement près de lui. Comme prévu, le rythme a encore ralenti, et il tente encore de multiplier les pas. Dans sa course, il ne jette plus un regard autour et égare ses suivants, lassés et épuisés. Son allure augmente d'autant.

Ceux qui restent s'engouffrent à sa suite dans un fourré épais et terne. Il est toujours devant, l'appareil à l'agonie pressé contre son oreille. Les coups se font irréguliers.
Il continue de courir, essayant de suivre un rythme qui n'est déjà plus, tandis que les branches et les épines lui arrachent l'un après l'autre ses compagnons et camarades de toujours. Ils tombent d'épuisement dans le caniveau, chevilles tordues et mains ensanglantées, meurtris par les coups haineux que leur ont porté les ronces. Certains ne se relèvent plus.
Et puis il jaillit dans une petite clairière, bien dissimulée sous une épaisse muraille végétale.
Il éprouve des difficultés à reprendre son souffle, et sa trachée irritée répugne à palper l'air. Tout en haletant, il regarde autour et voit où il est parvenu.
Le sol est de mousse ; le ciel, très loin au-dessus, d'un gris paisible. Au milieu, simplement posée sur le sol, sale et un peu flottante : une cabane aux murs de plâtre et aux fenêtres opaques.

Il se retourne et s'aperçoit qu'il est seul. Près de son oreille, la berceuse, vaillante, poursuit sa course – lente, irrégulière, mais persistante.


Un bruit sourd venant de l'intérieur le ramène à la cabane.
Le pas. Il y a quelque chose à l'intérieur, qui fait peser son pied avec régularité sur les planches humides. Les souvenirs de milliers de nuits reviennent à l'homme qui voit là arriver la fin d'une attente. Ça se dirige vers la porte, ça va sortir.


Sa gorge s'est asséchée. Il a couru bien longtemps après rien, et c'en est trop pour lui. Ses jambes se sont pliées, et il est tombé à genoux sur le sol de mousse en étreignant sa poitrine trop rudement éprouvée. Il se crispe au sol, face en terre.
Son regard se fixe sur la porte restée vide et son cœur cesse de battre : la bête apaisée s'en va une dernière fois à des rêves sans ambition.




Le silence tombe alors sur la clairière, et soudain le tic-tac s'arrête.


Dernière édition par Tripoda le Sam 8 Fév - 18:41, édité 3 fois
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D-Mone
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MessageSujet: Re: [nouvelle]L'homme vieux   Ven 24 Jan - 19:04

J'ai tout lus, et rien qu'a dire ca, ca veux dire beaucoup.

J'ai adoré ta nouvelle, elle est tres sympa. Apres j'ai tout de même une question, ca doit venir de moi, mais quel est sont "artefact" ? Je veux dire par la quel objet est-ce ?

Sinon la lecture est très agréable pour ma part. Je n'ai rien a redire. En espérant que quelqu'un d'autre donnera son avis Very Happy
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Tripoda
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MessageSujet: Re: [nouvelle]L'homme vieux   Ven 24 Jan - 19:12

L'artefact est bien une montre. En tout cas ça prouve que j'aurai su ne pas me montrer trop explicite à ce sujet, je suis plutôt content!

Merci d'avoir lu!
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MessageSujet: Re: [nouvelle]L'homme vieux   

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